Une course toutes les trois minutes
Le temps se raccourcit, c'est un fait. Les frères Bogdanoff vous expliqueront ça mieux que moi. Je ne peux témoigner que de ce que je vois: le temps entre les courses se raccourcit.
Avant, j'avais le temps de lire les partants, d'étudier les performances, de repérer la casaque de mon cheval, de le jouer, et de perdre. J'en avais pour mon argent. A présent, lorsque la course que je vise passe à l'antenne, il reste trois minutes et dix secondes (d'jingle compris) avant le départ. Alors je m'agite, je m'agace, galère avec le journal, m'aperçois que c'est celui de la veille qui traînait, m'énerve, cours jusqu'au PC où au guichet, et envoie n'importe quoi n'importe comment. Je perds de la même façon que plus haut, mais sans plaisir, sans espoir, sans rêve. Et ça, c'est le pire.
Un jour, à Grosbois, un couple de vieux propriétaires m'a dit: "On ne rêve plus.".
J'ai vomi. Alors pourquoi continuez-vous à acheter des chevaux?
La réalité me pourchasse, avec mes dettes et mes emmerdes. Elle me chope dès le matin, et me lâche le soir quand, ivre ou presque, je m'endors sur mes gains ou mes pertes.
Et encore je ne fume plus.
C'est toujours la faute du tabac. Comme dis Alain au Rocher, le tabac c'est mauvais pour le foie, plus je fume et plus je bois.
Mais ce qui est mauvais pour le foie, parceque c'est mauvais pour tous les organes, c'est le stress. Mauvais compagnon, le stress. Nuisible au possible. Générateur d'erreur, ruineur de parieur." Le doute c'est l'ennemi ! " comme dit Braséro. Il faut le fuir, le salopard, l'éviter comme la peste. Se poser, réfléchir calmement. En principe...
Une course toute les trois minutes...Pour un profane, ça ne dit rien." Ben quoi, y'a des courses et alors?"
Je vais m'énerver! Les courses c'est de la pâte à prout' ? T'appuie et ça fait du bruit? Quel désastre, un orgasme toute les trois minutes, une éléction toute les trois minutes, une messe toute les trois minutes...
Je digère mal, l'Irish Derby, le Grand Chelem de vichy, le réclamer à Compiègne, la course d'amateurs au Mont Saint Michel, tout à la même vitesse. Avenches, Sandown, mince déja Vincennes j'ai pas fait le papier, j'envoie au pif -tu vois quoi à Punchestown- je sature, j'explose, je venais pour reach de Vandel à la place je me suis fendu sur Oscour de la Brunie. Je dégobille. Le parieur addict vole en éclat!
Plus cossu, dans les bureaux flambants neufs du PMU, on se réjouit de l'amélioration constante du chiffre d'affaire. Plus 20% de courses égal plus 2,5% du chiffre d'affaire. C'est mathématique...
Ayant pour habitude de me faire enfler à tous les échelons de la société, je ne vais pas pleurer pour une gruge de plus ou de moins. Le parieur "course par course" va mourir. Il va mettre un moment, mais quand je vois les arrivées ces jours-ci, je pense qu'une phase terminale se profile. Cela fait, il faudra se poser la question de savoir si l'on a pas égorgé la poule aux oeufs d'or. Les avertis, les savants, ceux qui ont les moyens se régalent avec le pèze des tocards. Les mises à mille balles une fois par jour vont achever les deux euros par trois minutes. C'est naturel, les gros mangent les petits.
Que dites-vous? C'est ancré, c'est dans la mémoire collective, on jouera toujours parceque nous sommes des crétins paresseux et idéalistes?
Je demande à voir. La spirale a peut-être une fin. Ce cercle n'est guère vertueux.Le monde hippique va commencer à se bouffer la queue. Une petite projection: dix familles qui se partagent tout, trot, galop, obstacle. Qui se paie sur les gains en course, et qui s'extrapole sur les gains au jeu. Dix pour cent pour la filiére, mais en réalité trente ou quarante pour cent. Envoyez moi du gaz moutarde si je délire, mais si tu joues que les perfs des dadas, tu déposes le bilan dans la semaine. Sans doute est-ce cela, la glorieuse incertitude...
Pour nous sauver du plumage complet, une association vient de naître. Le nom est ridicule, ATF pour "association des turfistes de France". Pourquoi pas ADF pour "dindons de la farce". Malgré tout, le projet est louable quoiqu'un tantinet crédule. Mais c'est pas moi qui irait guerroyer là-dedans. Je préfère râler!

